La renverse du cri (comme la marée)

Publié le par Florence Trocmé

Oui Alain, je connais bien aussi ces moments intenses, où les idées affluent, parfois dans l'aura d'une émotion, d'une lecture, plus souvent pour moi parce que quelque chose des systèmes de défense (ils sont multiples) qui me barrent souvent l'accès au plus intense, au plus profond sont levés, par une sorte d'ouverture intérieure (cela a peut être à voir avec la fente, l'entaille que sont les regards hallucinés, d'après ce que j'ai compris du processus qui vous y donne accès). Et c'est fugitif, je le sais aussi. Combien de textes soit disants magnifiques écrits la nuit "dans la tête" et irrécupérables au lendemain.....

D'où l'importance pour moi du carnet toujours à portée, d'où l'exercice d'écrire parfois à partir de rien, une note dans un livre, quelques mots épars qui ont mis quelque chose en branle et sur lesquels je m'efforce de "partir".

 

Sur la coupe, je vous devine mais ne vous comprends pas encore entièrement. Je comprends la première partie de la réflexion, du moins il me semble : savoir s'arrêter au bord de, devant le gouffre, laisser le gouffre être le gouffre de l'autre, qu'il puisse y mettre ce qu'il veut, le lecteur, la coupe, c'est la rampe de lancement. Éviter le délayage, l'explication (je ressens trop souvent la nécessité affreuse d'être "pédagogique"). En revanche, je ne comprends pas bien l'idée de "l'énoncé bateau" et du "juste après". J'aimerais que vous y reveniez.

Je sens bien qu'en musique classique, il y aurait là quelque chose comme refuser la "résolution" de l'accord ou la suspendre, fausse cadence et autres procédés de ce type qui me sont plus familiers, par culture, que ceux du jazz.

 

Sur l'éCRIture, c'est presque visuel, CRI ouvre une percée entre E et ture, que j'entends presque comme une porte, la Tür allemande. Cri central aussi on peut dire et là je note quelques réflexions en marge de votre livre (et en vrac). Il me manque d'ailleurs un plan général avec les inter et les sous-inter, je crois que je vais me le faire, à moins que j'ai mal vu et qu'il soit quelque part ?

- p. 29 sur la puissance du non-cri : le cri rentré caractéristique de certains écrits ?

- p. 30 sur l'indicible : la dépression serait le trou noir d'un cri impossible à émettre, qui se renverse et au lieu d'exploser, implose

- souvent possibilité et envie de remplacer mot pour mot cri et poésie.

- À propos du "plein" du vide, noté le "silence" en musique, qui est totalement empli de ce qui précède et de ce qui est appelé par ce qui a déjà eu lieu, suspens riche, respiration entre

- Sur cette même page 33 : Emaz ne serait il pas un poète du cri emmuré (Du Bouchet aussi ?)

- p. 36 : l'indicible = la visée utopique de la littérature. Le cri écrit, l'E-CRI, une stratégie possible, comme le Regard halluciné, effet de rapt, de raptus

 

Vous avez pleinement raison sur la question de la théorie. les pages du début du livre que je suis en train donc de relire édifie cette théorie, précise vos idées en partant souvent de matériaux (citations, extraits, livres sont des matériaux pour construire la théorie, en plus des matériaux propres à chacun, propre au maître d’œuvre, qui choisit les agencements, qui choisit les sources, qui élimine certaines pierres et en retient d'autres, qui peut même parfois retailler une pierre, c'est à dire prendre quelque chose chez quelqu'un et le façonner à sa main). Vous travaillez à la fois comme un sculpteur de pierre, qui élimine (ce que le cri n'est pas) et comme l'architecte qui édifie des constructions temporaires (tremplins, à détruire peut-être ensuite) ou des constructions fixes, pour cerner cette notion du cri dont je vous disais ressentir l'extrême instabilité. Qui est en fait plus une possibilité multiple, polyvalente. Le cri, vous le cernez petit à petit, vous le poussez dans ses retranchements qui sont labyrinthiques et multiples. Le cri est-il unique, est-il multiple, je ne sais pas encore, vous savez peut-être.....

 

Bonsoir Alain. Puis-je vous laisser le soin matériel d'archiver notre correspondance ? Bien sûr je garde tout, mais pas classé, comme ça le nécessiterait peut-être....

Florence

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