Continuer ce qui a été 3

Publié le par Alain Marc

Florence,

 

 

je vais essayer de sortir quelque chose d'intéressant pour la réponse plus longue que je vous avais promis aujourd'hui, ce qui ne sera peut-être pas si facile. Cela ne sera qu'une pâle "copie" de la forte émotion que m'a suscité votre longue lettre, c'est-à-dire, de la forte joie, vendredi, vers dix huit heures trente, alors que je me dirigeais vers la ferme où j'aime me rendre chaque semaine afin de ramener œufs et lait de ferme naturels pour la maison.

 

 

Et je remarque là, le caractère fort mouvant de mon être du moment (bipolaire ?) *, car Oui, j'aurais dû vous répondre sur le coup, tout de suite après, alors que je pensais même rebrousser chemin afin de vous transmettre aussitôt toutes les idées foisonnantes qui me venaient en flots, dans toute leur intensité et avec la forte émotion joyeuse qui m'avait envahi à ce moment précis, mais ne l'ai pas fait, privilégiant alors le quotidien, la vie dans ses gestes du monde réel, sur la vie racontée et sublimée, par l'écriture... Mais c'est ainsi, relis votre lettre, ne trouvant plus l'émotion qui m'animait alors, l'ayant déjà "enterrée" comme un "acquis"...

 

 

Mais passons à autre chose : je dois me forcer.

 

 

Tout est dans la coupe, Florence, et voilà peut-être là l'un des procédés d'écriture les plus puissants ("continuer ce qui a été"). Car voyez comment cet intitulé est venu : par coupe, au bon endroit, à l'endroit le plus haut avant toute dénaturation du sens, mais juste après, juste, j'insiste, juste après, si je puis dire (car je devrais peut-être dire également "avant", mais dans le sens opposé), un énoncé "bateau", commun, déjà vu, et entendu. Cela vient comme ça : par travail. Et oui, cet intitulé pourrait constituer le titre d'un poème, et en devenir le point de départ (si vous voulez vous y atteler, avec un travail sur chaque vers, avec rejet, contre-rejet, retenu et relâchement brutal, comme les syncopes d'un morceau de jazz...).

 

 

J'aime votre façon de dire les choses. Comme pour l'éCRIture par exemple, détachement qui était déjà inscrit dans la couverture même, comme me le redisait ma propre fille, mais que je ne mémorise pas dans mon tréfonds, peut-être parce qu'il n'ai pas venu de moi mais de l'éditeur du livre, et vision du mot que m'a transmis pour la première fois le chanteur de rock-picard C. Edziré Déquesnes.

 

 

* Il n'y a que l'écriture, qui me retienne dans la même émotion continuelle, à chaque fois que je relis "mes" mots (car ce ne sont jamais "mes" mots), ce qui me donne alors la preuve irréfutable, contre toutes les attaques, qu'ils sont bons... Puisqu'ils ont le pouvoir de me refaire vibrer à chaque relecture - c'est d'ailleurs comme cela que je travaille, de relecture en relecture, lorsque j'en ai la force (de relire en continu quatre vingt pages, et de me remettre au travail, de reciseler).

 

 

Vous êtes tout à fait dedans, et vous comprenez tout, d'Écrire le cri, ce qui est pour moi un enchantement (d'être enfin compris, comme à chaque fois que cela se produit). Surtout que vous trouvez votre propre formulation, ce qui valide et assure votre distance critique.

 

 

J'aime aussi, et vous avez tout à fait raison (comment l'avez-vous senti ?), lorsque vous pointer mon désir "encyclopédique". J'ai déjà pensé, et noté, au parallèle avec le Livre, de Mallarmé. Et de plus, j'aime fort Valéry, et Leopardi.

 

 

"Incarnation de la révolte, de l'inacceptation." : comme cela caractérise bien mon travail, et tous mes écrits. Oui, je dis qu'il faudrait publier vos, nos lettres - enfin, continuer à en écrire de la sorte.

 

 

Je terminerai seulement sur cette réflexion. Si j'aime la posture de Pierre Le Pillouër, je n'en aime que peu les choix. Exclure Deguy, par exemple, me chagrine. J'aime de fait beaucoup, certains de ses poèmes (j'aime également beaucoup, sa réflexion sur la poésie et la société - il a écrit plusieurs réflexions à ce sujet, et j'aime aussi souvent ses interventions critiques). Le parallèle avec Le Pillouër, s'il est vrai qu'il est fort juste en ce qui concerne "l'affect plutôt que le concept", jette cependant le trouble sur mon travail, en ce sens que, contrairement à Le Pillouër qui je trouve ne concentre pas sa réflexion en se contentant de lancer en l'air, je pense quand même approcher fortement, avec le cri, ce que l'on nomme, une théorie. Et si ce n'est une théorie du cri (mais encore que, voyez par exemple mes avancées de cri intérieur et cri extérieur, de cri intellect et cri brut), au moins d'une théorie d'une certaine, littérature.

 

 

avec ma plus forte amitié

 

 

Alain

 

Publié dans correspondanSes

Commenter cet article