L'épaisseur inouïe du mot

Publié le par Florence Trocmé

Merci beaucoup de m'adresser cette note.

Par rapport au mot, il y a aussi pour moi une sorte de troisième dimension. En fait, je pense que chaque mot est lesté, au fur et à mesure que notre vie avance, de ses occurrences dans cette vie, de nos rencontres avec ce mot. Si j'osais une comparaison, je dirai que c'est un peu comme la fameuse histoire de la mémoire de l'eau (j'en suis personnellement mais sans aucune preuve scientifique intimement convaincue). Je pense que chaque mot donc se constitue dans notre cerveau et dans notre inconscient comme une sorte de mille feuilles, s'enrichit aussi d'affects selon les moments où nous l'avons croisé (on peut là faire l'analogie avec ce que peuvent susciter parfois en termes amoureux la réminiscence d'un parfum, d'une odeur ou quelques notes d'une chanson). Il y a donc une épaisseur incroyable du mot qui se stratifie au fur et à mesure de notre vie et je pense que c'est une des raisons pour lesquelles nous réagissons différemment aux mots (là aussi il y a eu je crois des tests en psychologie qui sont très explicites).

À cela il faut ajouter à mon avis l'histoire du mot dans la langue, donc on passe du niveau individuel au niveau collectif, autrement dit j'ai aussi la conviction qu'une personne un peu cultivée ("un peu" suffit, "très" est encore mieux bien sûr et si elle a eu même petitement connaissance du latin ou du grec, c'est encore mieux) a une sorte de perception naturelle de cette épaisseur sémantique liée au mot. Avez vous songé à cette chose vertigineuse de l'usage d'un mot, prenons eau par exemple, ces milliards de milliards de fois où il a été prononcé depuis le moment où il est apparu dans la langue, sans parler de ceux qui ont été ses ancêtres......

Dernier point qui complexifie encore un peu la donne, il y a évidemment tout le jeu des associations, des connexions mentales, culturelles, à la fois personnelles, souvent inconscientes et liées aussi à une époque, un moment d'une civilisation.

Le miracle est qu'on puisse arriver (même mal) à communiquer, mais cela explique aussi pourquoi alors qu'on se croit parfaitement clair, ce qu'on a dit est perçu parfois tout autrement par celui qui reçoit notre dire... ; c'est sans doute aussi une des raisons d'être de la poésie.

Florence

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