Malaise, censure, émeutes, liberté

Publié le par Florence Trocmé

Alain, je suis contente que vous ayez repris le fil de la correspondance, celle que j'appelle la vraie, qui porte sur votre travail. Et j'attends aussi maintenant votre envoi, car je voudrais continuer à avancer dans votre travail.

 

Je réponds donc précisément d'abord sur l'histoire de la censure. Il me semble que c'était de l'autocensure que je voulais parler. Celle dont parle Bernard Noël si bien, celle dont vous parlez vous, celle qui est très prégnante pour moi je le sais trop bien. Autocensure forcément en partie, pour ne pas dire en totalité inconsciente. Avec cette idée de l'analogie entre écriture et rêve, état de rêve et état d'écriture, qui peuvent l'un comme l'autre lever les barrières de la censure, thème déjà récurrent dans notre courte histoire épistolaire ! Tendre ce que j'appelle un fragile pont de lianes entre conscient et inconscient. Je pense un instant aux événements actuels, leur rapport avec une forme de cri, la question du sens pour ces jeunes, l'étonnant/hurlant silence de ceux qui sont censés penser (je n'en veux pour preuve que le silence très étrange du Monde dans les premiers jours)... il y a un trou noir, là, quelque chose sans doute qui nous touche de si près que nous sommes sidérés (au sens fort, état de sidération). Comme si l'inconscient social passait à l'acte, avec la violence et l'absurdité apparente qui caractérisent la plupart du temps les passages à l'acte.

De telle sorte que nous frôlons à nouveau le thème de la folie et des forces pulsionnelles (ce qui bien entendu n'a rien d'équivalent). Forces pulsionnelles, vous le dites quelque part, qui sont à la base de tout votre travail, et vous avez décidé, par un acte volontaire, de ne pas tergiverser avec ce fond là quitte à vous condamner à l'écart (je ne veux pas dire exclusion, je crois que le mot ne vous convient pas). Ce que vous dites, même si c'est cri, est inaudible, comme est inaudible le sens des émeutes actuelles, comme sont inaudibles la plupart des thèmes de Bernard Noël, dont l’œuvre en ce moment me saute à la figure.

 

Alain, je reste dans la liberté, je travaille sur l'acquisition de cette liberté, je dois m'interrompre donc je vous envoie cette lettre-là telle qu'elle est, inachevée. Je veux revenir sur la musique, mais ce sera pour la lettre suivante, tout à l'heure, demain ou plus tard, là aussi œuvrons à la plus grande liberté l'un par rapport à l'autre...

 

Florence

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Publié dans correspondanSes

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