Prends quelques mots dans votre lettre

Publié le par Florence Trocmé

je reviens vers vous comme promis, prends quelques mots dans votre lettre.

Cette solitude surtout dont vous me parlez si souvent, cette solitude avec, face à. Votre travail, votre œuvre.
Alors je crois que le c'est bien, je suis heureuse que vous l'ayez adopté parce que cela me semble une belle façon de tendre la perche, de se pencher à l'extérieur, de dire je suis là, de dire je fais, de dire j'existe, de dire je vous dis des choses qui importent pas à moi seul sinon je les garderais pour moi mais à vous là qui passez qui venez exprès qui me connaissez qui ne me connaissez pas.
Solitude inexorable, qui nous taraude et qui nous fonde aussi.
Solitude oui mais l'envahissement est aussi une chose difficile. D'écueils en écueils, de trop à pas assez, trop de présences pas assez de présences mais quelles présences les présences vides les présences qui nous renvoient à notre vide à notre solitude qui ne nous réfléchissent en rien, qui ne renvoient que leur détresse propre et puis des présences qui accueillent et qui réfléchissent qui renvoient vers nous quelque chose des rencontres parfois éphémères ou durables…
que les mots tentent d'atteindre
que vos mots atteignent et l'importance d'être là de continuer à être là de ne pas s'enfermer surtout surtout cela ne pas s'enfermer par dépit ou désespoir toujours croire qu'il suffit d'un regard d'une entente (deux sens) d'une écoute. Que donc mots sont bouteilles à la mer mais trouvent souvent trouvent un chemin vers autrui. Que c'est résister que continuer, résister à la mort en nous, résister à la mort dans notre société si omniprésente à la puissance de destruction de cela qui fait l'humanité capacité de pleurer de crier vous le savez vous le dites vous le criez capacité de ne pas se résigner capacité de continuer ENVERS et contre tout.
Donc c'est important de ne pas s'arrêter de tenter d'ouvrir de nouveaux canaux et d'y déposer des petits bateaux en papier vous le faîtes vous trouvez peut-être sans le savoir comme tout écrivain pour ses lecteurs de nouveaux lecteurs vous TOUCHEZ de nouvelles consciences. Donc il faut aller en avant en avant des autres avec ces convictions qui sont les vôtres ces vues qui sont sans doute en avance ou en marge ce qui fait qu'elles sont mal ou pas reçues.
Les mots [de votre site-anthologie la poésie doit quitter la beauté] je ne vous l'ai pas encore dit troublent appellent éveillent suscitent une envie de répondre. Je n'ai pas encore trouvé le mode public ou privé mais ils se donnent à lire d'une façon privilégiée, peu à peu, peu par peu et on peut les entendre, ils trouvent là une force d'expression, ils crient, se disent, murmurent ces poèmes comme vous voulez qu'ils le fassent. Et ils rencontrent j'en suis intimement convaincue le murmure, le cri, le dire murés de l'autre, de celui qui passe là. Et cela c'est fondamental, Alain. C'est une sorte de nécessité. Il faut le faire.
J'ai rencontré aujourd'hui l'écrivain québécoise Denise Desautels et auparavant j'avais lu d'elle un abécédaire qui construit un portrait par facettes très impressionnant, celui d'une femme qui [...] est placée sous le signe de la mort, de la mélancolie et de la mère. Quelque part elle dit cela qui m'a beaucoup impressionnée et qui répond en partie à ce que vous dîtes dans ce courrier quand vous parlez des autres, de leur étrange présence il me semble, de leur capacité à rester à la surface et donc de ne pas souffrir (mais en êtes vous sûr ? Quid de ce qui ronge insidieusement à l'intérieur comme termites une charpente et qui les laisse à bout de souffle alors que leur temps est loin d'être écoulé ?)
"JE NE SUIS ÉVIDENTE QUE POUR MOI MÊME" : j'aime cette phrase, elle m'éclaire beaucoup
et encore celle là "le corps porte une blessure insensée — l'enfance — et la perpétue. Il rejoue son deuils à chaque silence, va et vient dans un désert monumental". Ce silence, ces silences, du monde, de la société face à votre travail, de vos éditeurs, le mien trop souvent, celui de ceux et celles qui sont proches vous renvoient à votre deuil inguérissable qui va au delà mais englobe le/les deuils réels. Denise Desautels à mon sens partage quelque chose de votre expérience.
Bonsoir Alain, je me sens très proche de vous
Florence

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