Au fil de l'eau 2

Publié le par Alain Marc

Votre lettre contient une force, et j’aimerais être en mesure de pouvoir garder cette force, la poursuivre, ne surtout pas la laisser se consumer toute seule, cruellement par manque d’attention. Cela était également mon analyse, que notre correspondance, enfin, avec tout ce qui se loge pour moi sous ce mot, appliqué à nos deux personnes, s’était arrêtée. En deux phases : la première juste après votre fort bel article sur mes trois premiers livres, la deuxième fois aux alentours de la mi-janvier.

Une force me guide, en ce moment, à travailler seul, le plus isolé du monde possible : écrire, mettre au point finaliser, tous mes écrits. Poursuivre et mener au bout, ceux qui le doivent. Vous le savez, mais cette force s’intensifie, elle me traverse, et n’y puis rien. C’est, tout simplement : le moment. Alors cette force, je sais que je vais en avoir plus particulièrement besoin bientôt, lorsque je passerai de la phase présente de conversion de plusieurs textes, journal et essais, d’un vieux traitement de texte — toujours cet héritage des années 90 — à celui en place en ce moment — ce qui me donne aussi l’avantage de me “forcer”, à en revoir un peu la rédaction, ici ou là. Avec le gros avantage de pouvoir bientôt être en mesure de communiquer le tout ou parties, et ce dans tous les systèmes d’aujourd’hui.

La lecture : On m’a menti, serais-je tenté de dire. Oui j’ai lu, beaucoup lu, il y a cela plusieurs années. Pour Comprendre. Non pas le Monde, mais le pourquoi de ma différence. Et on m’a menti, cela est Vrai. On m’a menti parce qu’on me disait que mes écrits n’étaient pas de la littérature. On m’a menti parce qu’on me disait que ma poésie n’était pas de la poésie. Et la lecture, justement, m’a permis de trouver (seul, toujours tout seul), des textes, et des écrivains, qui disaient tout à fait le contraire… Et j’ai trouvé Sade, et j’ai trouvé Georges Bataille, un tas d’écrivains, de textes, qu’aucun livres et critiques, ne parlaient (enfin, ceux que je connaissais à cette époque). Alors je lisais, et trouvais des textes, poèmes, qui me parlaient de la Vie. Enfin ! J’ai alors répertorié, minutieusement, tous ces poètes, et écrivains, et poèmes, et textes. Et toujours j’ai cherché à comprendre. J’ai classé, aussi, avec les catégories que je vous ai avancées. Et à chaque fois, à chaque lecture, ce travail harassant.

Le point de départ, je dois commencer par cela, a toujours été « j’aime / je n’aime pas » (j’étais à ce moment, pour des raisons et faits où je suis aujourd’hui peu enclin à m’étendre, très Roland Barthes), et à partir de là : tout commençait. Noter : les références, me poser la question de la catégorie — cri (il remonte à loin celui-là !), romantique (l’amour la tristesse), ésotérique, surréaliste (le jeu le ludique, le travail sur la langue premier), ou humoristique —, et de la Valeur (là, je le dois à Henri Meschonnic, et à l’enseignement particulier qu’il m’a transmis). Avec ses nouvelles catégories : 1 2 3 4. À chaque fois donc, la réflexion. Juste après le coup de foudre (j’aime/je n’aime pas), condition, et Césame (du bonheur, de la rencontre, de la plus extrême communion). La rencontre avait le plus souvent lieu par les revues (on ne dira jamais assez le grand rôle joué par les revues), qui donnaient un texte, quelques textes, parfois une critique (ce fut le cas avec Franck Venaille : je me souviens qu’une bonne critique dans la revue Poésie 9x de Pierre Dubrunquez m’a donné envie d’acheter la Descente de l’Escaut — et ce fut le coup de foudre, sidérant — la sidération, autre concept qui serait à fouiller plus en profondeur, après le coup de foudre et la communion). Dire aussi le rôle des anthologies (j’y ai découvert Joyce Mansour : elle aussi, personne ne m’en avait parlé…). Ce fut encore pour quelques uns le désir de rencontre (du jeune poète, ou écrivain, envers), comme avec Bernard Noël (un article régional signalait le prix de poésie obtenu et le lieu de résidence proche du mien). Comme avec Pierre Bourgeade (un conseil de libraire après, seulement et seulement si, toujours, si j’aimais au moins quelques textes). Parfois aussi, et enfin, l’achat d’un livre ou d’une revue avec un important dossier sur le poète déjà visé (Francis Giauque). Où tout simplement, un livre dans une bonne librairie sur la route de vacances, qui tombe soudain dans les mains (j’ai là le souvenir particulier d’un Sade, avec l’importance de la qualité, du plaisir, à prendre un livre en mains, la qualité et la beauté, de sa couverture, de son papier, bref, de son édition). Et cela évidemment, toutes ses lectures ses coups de foudre ses émotions, volées à l’humanité, se retrouvent dans Écrire le cri, dans la hargne témoignée à leur défense. Mais aussi dans tous mes autres livres.

Je travaille beaucoup, en ce moment, et cela explique parfois mon silence. Travailler, me sauve de mes angoisses, présentes, à ne pas arriver à « être » au monde, à m’y insérer. L’angoisse est là aussi parfois fulgurante, me fait à ce moment précis parfois très peur (de perdre complètement, un jour, les pédales). Vous savez mon manque extrême à ne pas arriver à me faire plus entendre, apprécié, du monde extérieur, des autres, du monde, littéraire en place, que je ressens comme une forteresse hostile, à mes écrits, mes dires et paroles diverses (qui pourtant toujours, sont des plus sensées : ça aussi, vous le savez, et l’avez deviné). C’est pour ces raisons, l’extrême travail, la noyade volontaire, dedans, que je ne vous ai pas encore répondu sur ma petite contribution à votre enquête sur la poésie et les femmes (je commence sérieusement à avoir quelques crampes à la main gauche, tapant sur les caractères du clavier avec ferveur depuis plus d’une heure…). À propos : qu’a-t-elle donné ? En avez-vous tiré quelque chose qui soit digne d’intérêt (Poezibao n’en a donné aucune allusion, ni paroles…) ?

Je voulais vous dire de même, que je ne vous ai toujours pas envoyé le poème à dire et à crier que je vous ai plusieurs fois mentionné sur la dépression et l’introduction, les prémisses, à une réflexion plus ample sur la folie. Pour la simple raison que je préfère vous le donner à lire quand le texte sera vraiment terminé, poli, dans un premier état qui me conviendra. Ce que je n’ai pas encore eu le temps de faire — là se trouve le point délicat dont je parlais en début de lettre, le point, moment, où mes conversions-réécriture, des trois quatre ou six ouvrages entrevus, seront terminées, et où je me remettrai vraiment sur l’écriture de mon cycle de poèmes à dire et à. Juste avant d’entamer enfin, le travail sur le deuxième opus de l’écriture du cri. Mais cela me paraît encore bien loin… (c’est pour cela, que j’aime, notre correspondance : elle me porte, me maintient en vie — non, n’ayez pas peur… —, me conforte réconforte, m’aide).

À bientôt Florence

Alain

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