J'ai été très touché... je ne sais encore que bien peu pourquoi

Publié le par Alain Marc

 

J'ai été très touché, Florence, du bref retour, comme un cri, que vous m'avez fait sur la Porte du des / tin. C'est comme cela que je vais commencer (essayer, serait plus juste...), aujourd'hui. Voyez-vous Florence, il y a déjà bien longtemps que j'ai écrit ce texte — c'était au cours des vacances que je passais à Florac en été 1987, et du mois qui suivit le retour —, texte que je pensais écrire à la fin de ma vie, et qui fut en fait un des premiers, qui m'est venu dans un état assez halluciné alors que je lisais et aimais tant (cela n'y est sûrement pas étranger), le superbe Une femme d'Anne Delbée sur la vie de Camille Claudel. Et je le relisais encore avec une émotion aussi grande, juste après le retour que vous m'en faisiez (même si, cela est peut-être inévitable !, je ressentais aussitôt le besoin de faire à nouveau quelques retouches - penser aux "retouches" de Daniel Boulanger... De rythme). Et dire que vous me citez, lancez, à ce moment ce superbe « Quelque chose noir ». Alors que je retouchai — encore... — ce poème à dire et à où justement, je reprends, et du coup adapte, ces mots... Savez-vous, Florence, de quel livre ils proviennent savez-vous qu'ils proviennent d'un plus que superbe, d'un très grand recueil de Jacques Roubaud ? Sur sa femme, écrit juste après la mort de celle-ci. Il est beau, ce texte, car il transcende la souffrance de la perte de l'être aimé, pour la basculer dans le mystique.

 

Oui, son écriture (je reviens à la Porte du des / tin), a vieillie, et se démarque des autres poèmes. Son écriture est une écriture passée (je dénombre la deuxième étape des textes qui le suivent au sein de Mété mor phose ? et de la Poitrine , et une troisième actuelle, dans les poèmes que j'actualise en ce moment même). Mais elle est belle.

 

J'ai beaucoup aimé les vers que vous avez extraits du poème de Nelly Sachs en tête de la photo de la planète près du quartier de lune (maintenant, je regarde les planètes de même dimension, dans le ciel et relève les yeux le soir, pensant à votre photo...). Mais je trouve que "réintégrant" leur poème d'origine, ils perdent un peu de leur force : qu'en pensez-vous ? (Cela a à voir avec le cri.)

 

Pourquoi, Florence, défailliriez-vous (lettre du 14 novembre) ? Pourquoi et d'où, vient cette peur ? (Je sous-entends : a-t-elle un encrage en moi, dans les mots que je vous envoie, mon être tel que vous le percevez ?)

  

J'aime Claude Vigée. Je l'ai vu au cours d'un débat littéraire télévisé et l'ai trouvé très posé, et fort. Grande impression.

 

J'ai réfléchi plusieurs fois sur cette citation. J'en partage tout le début.

  

Si je m'attaque au politique, cela est toujours en relation avec la souffrance qu'il provoque au niveau de l'humain, c'est toujours pour en étudier les impacts, et faire des mises en relation entre les deux. Bien sûr j'ai ma lunette, qui est conditionnée par mon histoire et le monde d'origine qui est le mien. Puisse le cri me mettre un jour sur la voie de l'équilibre. Afin de ne pas rester dans les clichés de mes origines (Bernard Noël en parle si bien, lui, avec l'arme de son écriture, et avec l’œuvre qui est la sienne — le projet demeure vaste, et difficile à atteindre...). Moi non plus, je n'ai pas d’œillères, et cherche toujours, à rester dans le sensé, l'intelligent, sans justement, œillères.

 

Je ne suis pas un intellectuel. Tel est ce que je me dis, et dis, souvent. Et cela n'est pas sans rapport. Avec mon dévoilement, celui que je vous ai fait, avec mes écrits, tous, mes écrits. Écrire le cri n'est pas le livre d'un intellectuel — malgré ce que beaucoup de personnes qui m'entourent, et premiers lecteurs de salons (du livre), peuvent en dire. Mes Regards hallucinés, ne sont pas des poésies intellectuelles. Tous mes poèmes à dire et à, mes polaroïds, et tous les autres, non plus. (Comme mes "lectures", d'ailleurs : ...) Tout, tous et toutes, incorporent le vivant, dans l'écriture, la littérature. (Ma poésie publique non plus, n'est pas intellectuelle.) Vive l'émotion. Vive le vrai, la vérité vraie. La vérité vraie de la pulsion et du ressenti de première instance. Contre toutes les (et voilà encore que j'y reviens...), censures. (J'aime, ai beaucoup aimé, lorsque vous avez dit, et écrit, au sujet des mes "lectures", que c'était des lectures "personnelles"...) Et pour revenir à la citation de Claude Vigée, telle qu'elle m'apparaît en cette coupe peut-être par trop courte, je veux dire que son entour en donnerait peut-être quelques éclaircissements, m'est venu assez vite en tête la sensation d'une théorisation qui pourrait vite tomber dans le danger de la réflexion, et du dire, trop intellectualisé. Tout cela serait à poursuivre plus en profondeur.

 

J'ai beaucoup aimé, je dois vous le dire, vous parler aussi de vous, la brutale entrée en matière de votre réponse qui contient cette citation de Vigée. J'en aime la force, l'effet produit, qui "décolle" ! Mais j'ai aussi je crois ne pas vous l'avoir encore dit, beaucoup aimé votre retour, de la lecture de Bernard Noël aux Parvis. Vous dire que vous lisant, j'entendais la voix chaude et prenante, de Bernard Noël. Bien bel article.

  

Je lisais hier soir cette phrase dans le journal télé hebdomadaire du Monde à propos d'Edvard Munch. « Munch, lui, ne s'esquive pas affronte de face cette douleur qui pourrait être la sienne propre. » Et ai pensé à nouveau à vous, à votre fin de « Trois livres d'Alain Marc ». Pourrait résumer toute ma démarche (surtout celle qui suit Méta mor phose ?). Vous me demandez, Florence, des précisions sur mes lectures, les sources de certains, j'imagine, de mes écrits. Mais cela est surtout vrai, pour les près de 1500 pages des poèmes à dire et à, que je manipule depuis plusieurs semaines voire mois, maintenant. La plus grande partie de ces pages, si je retire mes propres réflexions, et écritures, personnelles, est issue du visionnage d'émissions thématiques télévisées, regardées au magnétoscope, parfois plusieurs fois (pour une). Elle est aussi issue de réflexions qui me sont venues au cours de mes lectures, de poésie, de littérature, d'essais, d'entretiens, etc. Toutes ces paroles accumulées ont été brassées, classées triées, par thèmes, puis intégrées dans le discours, la vision, qui m'est alors venue à ce moment (une quinzaine de sujets, fils, points de départ à un point d'arrivée, imaginés et modifiés au fur et à mesure des paroles nouvelles venues. J'ai VU, Florence je vous l'ai dit lors de ce très beau moment de juillet où nous nous sommes rencontrés, beaucoup de choses j'avancerais même, le monde, ce qu'il y avait derrière les apparences de la vie quotidienne, et ce pendant deux où trois ans, plus intensément encore du début 1990 à la fin août 1991, date où j'ai totalement arrêté d'écrire mes poèmes à dire et à, étant des plus désespéré devant les réactions que les premiers provoquaient dans le milieu de la poésie (c'est au début 1992 que je contactais pour la première fois Bernard Noël). J'ai ensuite écrit Écrire le cri, afin de combattre la censure de face. Et je me souviens alors du combat qui fut le mien avec Henri Meschonnic, qui me lança ce cinglant « Je ne crois pas à ce genre de littérature » (ce que je nomme écriture du cri, la littérature de Joyce Mansour), lors de notre dernière entrevue avant ma soutenance. Quelle belle victoire — je continue de vous écrire, alors que Chipie, notre chatte, est venue se lover sur mes genoux sous le clavier... — mes écrits donneront à tout cela ! Et c'est pour cela, que je dois continuer, jusqu'au bout — et tant pis pour l'édition... —, à écrire tous les ouvrages qui sont en court et on germés dans mon esprit. En particulier le tome 2 d'Écrire le cri, encore entièrement dans ma tête, et un tas de notes prises à la va-vite sur ces tout petits bouts de papier, ou mots vite griffonnés sur les copies des articles que je compte aborder.

 

Je ne peux que très peu répondre à votre question, à la question, sur les camps, ne les ayant vécus moi-même, tout comme la guerre et horreur alentour. Cela en serait fort prétentieux de ma part, et forcément faux. De quel droit, pourrais-je parler de quelque chose que je n'ai pas du tout connu, ou que par le biais de témoignages ? Bien sûr la lecture de livres poignants peut nous aider à imaginer, et ensuite, à en parler (surtout je crois, par la grandeur telle, de l'horreur, qui ne peut nous laisser, indifférent — connaissez-vous avez-vous lu, le terrible livre de Charles Reznikoff Holocauste, remarquable mise en poésie de l'insoutenable ?). La phrase à ce sujet dans Écrire le cri est d'Henri Meschonnic. Je l'ai reprise, plus en initiation, en préambule à une réflexion entièrement à venir, qu'à mon propre compte (même si certains, et lui en premier, pourrait m'en faire, m'en ont déjà fait, le reproche). Quant au sens du silence je parlais, Florence, bien plus de la communication, de l'échange entre deux êtres, que renforce encore Internet de part sa facilité et rapidité à établir l'échange de paroles personnelles. Mais ce que vous en dite, comme toujours, est très beau.

 

Et pour ce qui est du dévoilement, j'aspire peut-être, Florence, avec vous, à aller le plus loin possible. Je ne sais encore que bien peu pourquoi.

 

bien à vous (et à ceux que vous aimez)

 

Alain

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