Et moi aussi que

Publié le par Florence Trocmé

Bonjour Alain,

Je viens de recevoir à l'instant votre paquet, sans doute légèrement retardé car l'enveloppe s'était un peu ouverte et la poste me l'a rafistolé,  comme ça les quatre manuscrits sont arrivés en bon état. Je suis heureuse de cet envoi, je ne puis rien dire d'autre pour l'instant. Mais je pèse mes mots en disant cela.

 
J'ai tant de choses à vous dire, Alain, mais en premier lieu celle-là : pour moi maintenant notre correspondance ne "doit pas reprendre", elle a repris, cela me semble à moi, ou du moins pour la perception que j'en ai moi, évident.

 
Sur la compréhension ensuite, j'ai bien peur de ne pas m'être fait bien comprendre. Oui, je crois qu'en profondeur, vous, je vous comprends, mais ce que je voulais dire c'est que je pense que je suis loin d'avoir encore compris la portée et surtout la complexité du sujet Écrire le cri, et donc de l'ensemble de votre travail, que c'est un monde, et qu'il serait aussi absurde de dire maintenant, aujourd'hui, que j'ai compris que si au bout d'une seule lecture d'un seul livre,  je disais avoir compris Wittgenstein. Je crois qu'un tel travail ne s'appréhende que petit à petit. Mais en revanche oui je crois que je vous comprends en profondeur, par affinités, par d'autres intuitions, comme si nous avions une nappe phréatique commune, en quelque sorte. Et je pense que cela fut apparent dès notre première rencontre.

 
En fait je suis en accord avec tous les points de votre lettre de ce matin, complètement sur la même longueur d'ondes que vous. Notamment sur la question du dévoilement de la vie dite privée. Comme je vous l'ai dit, je crois que cela n'a pas d'intérêt, ici, pour nous. Sauf sur certains cas précis, parce qu'ils peuvent venir alimenter le dialogue, par exemple une certaine familiarité avec la maladie mentale ou des incidences de cette nature, dont je ne me priverai pas si je les sens utiles au développement de notre échange.

 
En revanche, j'ai peur sur un point, vraiment. C'est quand vous me dites ne plus écrire que pour moi. Parce que cela me parait dangereux pour votre œuvre, or votre œuvre c'est aussi votre vie, c'est vous. Imaginez que pour une raison ou une autre (grave bien sûr, Alain, je ne vais pas "jouer" avec vous, je n'en ai ni l'idée, ni l'envie), je défaille... vous êtes-vous posé la question et quelle est votre réponse ? Si vous pensez que vous pourrez continuer même dans ce cas-là, alors il n'y a pas de danger profond. Et c'est à vous seul de le sentir et de l'estimer.

 

Pour Poezibao, je suis aussi tout à fait tranquille maintenant, je sens que les notes ont pris leur vitesse de croisière. Et je suis heureuse et fière de leur présence.  Je n'en ai pas encore entendu parler, mais encore une fois, je n'entends que rarement parler des choses importantes ; imaginez-vous que sur près de mille posts (entre Poezibao et le Flotoir en un an), la seule note qui ait suscité un peu de mouvement, 10 commentaires,  c'est une malheureuse petite note sur la dérive actuelle de Radio Classique ! Ça en dit long ! Même la photo des pavés en mémoire des juifs déportés prise à Cologne n'a suscité qu'un seul commentaire... no coments, comme on dit, et raison de plus, Alain, pour travailler ensemble, si je peux me permettre cette formule, car je l'entends aussi comme cela, j'espère que cela ne vous choque pas cette formulation ? Là je vous rejoins, il suffit de peu, de très peu d'interlocuteurs... ;

 

Il y a un passage de votre lettre que je ne comprends pas : cela aussi j'ai décidé de le dire en toute simplicité. Quand je ne comprends pas quelque chose que vous écrivez. Voulez-vous dire que vous voudriez abolir ces quelques dix jours où notre échange s'est modifié, a changé d'angle avant que nous en prenions conscience ? Ou tout autre chose.

Je ne crois pas qu'il faille regretter, je pense d'ailleurs rarement qu'il faille regretter, je crois que cette correspondance et cet échange ont leur vérité et leur dynamique et qu'ils ne peuvent sortir qu'approfondis d'une difficulté, d'une dérive passagère. Qui sert aussi à se rendre compte exactement de ce que nous voulons, et quelle direction nous avons l'impérieuse nécessité de prendre, même si bien entendu nous ne savons pas du tout où nous allons.

Que chacun soit le plus vrai possible, c'est la voie, il n'y en a pas d'autres. Nous savons déjà que nous acceptons les aléas de la correspondance, ses méandres, voire des interruptions passagères, aléas qui peuvent être contingents ou liés comme vous le dites à la nécessité de méditer, de digérer ce qui s'est dit, pour y répondre comme il faut qu'il soit répondu. Parfois ce sera à chaud, parfois cela demandera un laps, tout cela est la vie, je crois.

 
Je me sens moi aussi comprise et solide dans cet échange, dont j'attends énormément à la mesure de ce que j'ai déjà reçu car vous avez tout à fait raison de le souligner et je vous le redis avec force, c'est pour moi un enrichissement considérable, par rapport à ma vie, à ma quête, à ma souffrance, à mon écriture potentielle.

 
Et nous n'oublierons pas, je n'oublierai pas la fantaisie, l'humour, la dérision qui font complètement partie de ma façon d'être, Alain. Ni d'éventuelles réactions au monde environnant, auquel nous sommes l'un comme l'autre si sensibles.

À très bientôt

Florence

 

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