Je ne sais où ni quoi (ni comment ni quand) 2

Publié le par Florence Trocmé

J'ai envie de répondre à chaud en n'ayant lu qu'une seule fois votre lettre (et dieu sait que vos lettres ne se révèlent pas — au sens photographique du mot presque — du premier coup, qu'il faut les relire pour en percevoir les mouvances, les digressions, les amorces suspendues, laissant libre de poursuivre une pensée arrêtée en plein vol, mais planant comme l'épervier, sauf qu'elle ne cherche pas une proie), bon donc répondre à chaud, dans l'émotion car émotion il y a de voir que nous avons sans doute ressenti les mêmes choses et que j'ai eu raison donc de dépasser ce qui est pour moi une forme de censure redoutable, celle de faire mal à l'autre, celle d'une forme de souci de l'autre qui fait parfois préférer le mensonge qui ne trompe pas vraiment à la vérité qui suppose que l'on fasse confiance davantage à l'autre, qu'on lui fasse cette confiance de le croire, de le savoir capable d'entendre la vérité même si elle est dure parfois. J'apprends à le faire justement parce que j'apprends à savoir à qui je peux faire confiance ! Il m'arrive de plus en plus que des "gens qui écrivent" (formule maladroite destinée à ranger tout, le bon comme le pire) me demandent ce que je pense de ce qu'ils écrivent (je ne parle pas de vous pour l'instant, c'est en dehors de ça Alain) et de deux choses l'une : où je sens que la personne n'attend que pommade et je préfère décliner, faute de compétence ou de temps, c'est ce que j'allègue en tous cas. Ou je sais qu'elle a envie de vraiment de confronter à un avis, tout subjectif qu'il soit et alors, j'accepte. .

Mais je reviens à ce que j'ai envie d'appeler nous, vous et moi. Moi aussi j'ai eu peur. Et ça s'est traduit par une impression matérielle que vous comprendrez certainement : des petits messages courts, techniques, du tac au tac, comme quand on "bosse ensemble" ! Affreux, plus du tout notre correspondance, son rythme naturel en ce sens qu'il est inégal, il y a des trous, il y a des accélérations, il y a des silences, il y a des monologues puis des dialogues, des choses qui semblent tomber dans le vide et qui sont reprises ensuite, etc. J'avais aussi la nostalgie de cela et j'avais en tête votre image si forte de notre correspondance lue en public, d'autant plus forte que comme je vous l'ai dit, et tant pis si ça paraît prétentieux comme comparaison, ça s'est pour moi complètement assimilé à cette séance au musée d'art juif, avec ces deux comédiens lisant Sachs et Celan, leur correspondance de feu. Êtres qui ne se sont jamais approchés ou presque parce qu'ils savaient que ce serait trop. Oui, nous sommes sur une lame de rasoir, c'est très clair, mais je n'ai pas peur, Alain. Pas peur d'être envahie, parce que je me sais capable de prendre par moments de la distance si j'en ai besoin et que vous l'accepterez, parce que je nous sais suffisamment mûrs et aussi blessés, l'un et l'autre, pour savoir paradoxalement, s'il le faut mettre un peu d'eau parfois, à court terme, dans le vin de l'absolu. Assez vrais aussi pour arriver à nous dire franchement le ressenti dans notre correspondance. Dont le cœur doit impérativement rester votre travail et peut-être aussi un jour le mien, mais ce n'est pas une demande, pour aujourd'hui je n'en ai pas le besoin. Ce n'est pas non plus une condition, j'imagine plutôt ça comme un développement qui pourrait bien être naturel et qui se fera donc naturellement;

Je retiens depuis un moment ce que je ne peux appeler un aveu mais quelque chose qui me semble important à dire. Compte tenu de votre travail. Vous trouverez peut-être cela absurde mais c'est pour moi une question d'honnêteté. Est-ce que vous savez qui je suis,, ou plutôt [,] Alain ?

voilà beaucoup de choses d'un coup mais besoin de réagir à chaud à votre propre message que je reprendrais plus tranquillement. Je veux prendre l'habitude de suivre mon impulsion dans mon échange avec vous, parce que je sais que c'est le premier mouvement qui est le bon et parce que je sais que vous le recevez.

Florence

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