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Pourquoi ne pas dévoiler la création, le long travail de l'ombre, avec ses interrogations, ses confrontations et ses confor- tations ?

correspondanSes

Mercredi 6 juillet 2005 3 06 /07 /Juil /2005 10:53

Florence,

 

Je vous remercie beaucoup pour ces réflexions et annotations très pertinentes suite à notre conversation sur ma façon d’écrire.

 

Sur de "petits bouts de papier volant". J’ai mis pour vous la première page de ce texte déjà ancien sur mon site

 

Le discontinu a ceci de particulier qu’il crée la surprise perpétuelle… (phrase venue ce matin) 

 

La plus grande partie de mes écrits, a été écrite de cette façon, aussi bien mes poésies, mes poèmes (j’effectue une différence entre les deux, la "poésie" étant courte et tenant souvent sur une seule page, le "poème" pouvant en contenir plus d’une centaine) que mes "essais". Écrire le cri, lui, a été vraiment "écrit" (au sens traditionnel où on l'entend généralement).

 

Alors le fragment comme "apocalypse", comme "césure" perpétuelle du réel et du discours continu, qui "capitalise" les sens : OUI. Le fragment est une des raisons de mon attachement à Barthes (il y en a d’autres).

 

Bien à vous

 

Alain

 

Par Alain Marc - Publié dans : correspondanSes
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Mardi 5 juillet 2005 2 05 /07 /Juil /2005 16:51

Merci beaucoup de m'adresser cette note.

Par rapport au mot, il y a aussi pour moi une sorte de troisième dimension. En fait, je pense que chaque mot est lesté, au fur et à mesure que notre vie avance, de ses occurrences dans cette vie, de nos rencontres avec ce mot. Si j'osais une comparaison, je dirai que c'est un peu comme la fameuse histoire de la mémoire de l'eau (j'en suis personnellement mais sans aucune preuve scientifique intimement convaincue). Je pense que chaque mot donc se constitue dans notre cerveau et dans notre inconscient comme une sorte de mille feuilles, s'enrichit aussi d'affects selon les moments où nous l'avons croisé (on peut là faire l'analogie avec ce que peuvent susciter parfois en termes amoureux la réminiscence d'un parfum, d'une odeur ou quelques notes d'une chanson). Il y a donc une épaisseur incroyable du mot qui se stratifie au fur et à mesure de notre vie et je pense que c'est une des raisons pour lesquelles nous réagissons différemment aux mots (là aussi il y a eu je crois des tests en psychologie qui sont très explicites).

À cela il faut ajouter à mon avis l'histoire du mot dans la langue, donc on passe du niveau individuel au niveau collectif, autrement dit j'ai aussi la conviction qu'une personne un peu cultivée ("un peu" suffit, "très" est encore mieux bien sûr et si elle a eu même petitement connaissance du latin ou du grec, c'est encore mieux) a une sorte de perception naturelle de cette épaisseur sémantique liée au mot. Avez vous songé à cette chose vertigineuse de l'usage d'un mot, prenons eau par exemple, ces milliards de milliards de fois où il a été prononcé depuis le moment où il est apparu dans la langue, sans parler de ceux qui ont été ses ancêtres......

Dernier point qui complexifie encore un peu la donne, il y a évidemment tout le jeu des associations, des connexions mentales, culturelles, à la fois personnelles, souvent inconscientes et liées aussi à une époque, un moment d'une civilisation.

Le miracle est qu'on puisse arriver (même mal) à communiquer, mais cela explique aussi pourquoi alors qu'on se croit parfaitement clair, ce qu'on a dit est perçu parfois tout autrement par celui qui reçoit notre dire... ; c'est sans doute aussi une des raisons d'être de la poésie.

Florence

Par Florence Trocmé - Publié dans : correspondanSes
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Mardi 5 juillet 2005 2 05 /07 /Juil /2005 15:28

Chère Florence

 

je viens de rédiger la note sur l'article en question et comme toujours cela prend plus de poids après le travail de prélèvement-sélection de l'article source.

 

La ressemblance avec nos propos de vendredi me paraît vraiment saisissant...

 

Pour ce qui est de votre beau message d'hier dont je vous remercie (les citations et références me paraissent très intéressantes), je réfléchis aux jonctions que je peux effectuer avec mon travail afin de vous en faire l'écho.

 

avec mes amitiés

 

Alain Marc

Par Alain Marc - Publié dans : correspondanSes
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Lundi 4 juillet 2005 1 04 /07 /Juil /2005 19:59

À propos des notes, j'ai repensé plusieurs fois à ce mur de notes de l'expo Barthes, parce que je trouve cette façon de faire très intéressante ; je suis toujours un peu à la recherche d'une organisation. Je n'ai jamais pratiqué la fiche, même dans mes études (relativement courtes il est vrai puisque je me suis arrêtée à la licence d'histoire de l'art et d'archéologie), plutôt le fil continu. Mais il est vrai aussi que quand j'ai commencé à tenir le Flotoir vers 2000, très vite je lui ai donné une sorte de structure en courts paragraphes avec un titre qui n'est souvent qu'un mot.

 

J'ai été chercher pour vous dans les hauteurs de ma bibliothèque le catalogue de cette fameuse exposition et je retrouve, copieusement souligné, un texte d'une certaine Nathalie Léger intitulé "Immensément et en détail" (beau titre !) sur le système de fiches de Barthes. 

 

Quelques extraits qui peuvent sans doute vous parler : (en gris, les citations, en noir mes quelques commentaires)

une citation de Barthes, extraite de Littérature et Discontinu, dans ses Essais critiques "c'est en essayant entre eux des fragments d’événements que le sens naît"

Dans les loges de l’œuvre de Barthes, attendant la conjonction, 12 250 morceaux de textes ont été rédigés par lui sur des fiches de format un quart de papier standard (c'est moi qui souligne)

 

Un mot est relevé, prélevé, en tant qu'il indexe une thèse, un morceau de thèse (là on s'éloigne de vous) le tout formant une collection d'existents (sic) Aérien, affolé, agencement, agression, aimable, aise, ajouré, algorithme, allusion, alphabétique...

L'objet du fichier est de faire indéfiniment circuler les morceaux de textes sous les mots

 

le principe des fiches permet le recueil des savoirs, il garde la mémoire des lectures et des intuitions. Par son pouvoir de capitalisation des données (je n'aime pas beaucoup ce vocabulaire "économique" mais là je pense davantage à vos futurs livres sur les différents sujets !).

 

Il s'agissait à l'égard du réel d'organiser ce que Bacon nommait la "césure de l'infini" […] le réel est immense, un infini que la césure de la nomination apprivoise (c'est moi qui souligne)

 

ce qui déclenche la mise au fichier, c'est un flash, un emportement de la pensée

 

Ainsi vouloir nommer "immensément et en détail"; c'est probablement s'engager à désigner (lentement et inexorablement) le comble de l'écriture, son apocalypse...

 

Je pourrais si vous le souhaitez vous photocopier l'article entier, il est un peu annoté cela dit...

Bonsoir Alain

Florence
Par Florence Trocmé - Publié dans : correspondanSes
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Samedi 2 juillet 2005 6 02 /07 /Juil /2005 18:31

Ce soir, je ne peux que vous dire MERCI (un petit "mimétisme", un mot en majuscule, comme vous me disiez hier, pour lui donner un peu d'importance dans le concert des autres mots, une sorte de solo sur le fond d'orchestre), pour cette lettre magnifique, que je vais d'ailleurs imprimer parce que ce type de lettre ne se lit pas sur écran ! Et lire tranquillement, une fois l'ordinateur éteint.

J'essaierai peut-être de vous répondre sur l'un ou l'autre point, si des mots, enchantés ou pas, je ne sais, me viennent pour cela. Et nous partageons ainsi l'impatience de la mise en ligne, mais je m'aperçois que je deviens plus sereine et que je relativise mieux ce genre d'incidents qui auparavant me perturbaient. Peut-être parce que j'ai acquis un peu plus de sécurité intérieure par rapport à mon travail, moi aussi. Peut-être parce que je suis revenue depuis peu à l'écriture manuscrite pour le Flotoir dont je me suis aperçue que le fait de ne le tenir que électroniquement me coupait de nombreux "moments" possibles d'écriture, et même à des lettres manuscrites, deux aujourd'hui, importantes pour moi, et que ce fut un bonheur un peu oublié et retrouvé. Et je compte sur l'indulgence des récipiendaires car je ne suis pas facile à lire !

Florence

Par Florence Trocmé - Publié dans : correspondanSes
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Samedi 2 juillet 2005 6 02 /07 /Juil /2005 18:20

 

 

Merci, Florence, de votre belle lettre. Merci également de faire ces ponts qui font que nous pouvons nous connaître et nous écouter alors que cela n’aurait pas été possible sans ces derniers. Merci encore d’avoir intégré ma suggestion — je ne sais pourquoi mais j’avais un peu peur de votre réaction… Je me mets aussi, et me surprends, à vous écrire comme Bernard Noël me l’a appris, pas par pur mimétisme, c’est-à-dire en essayant d’enchanter chaque mot et phrase fussent-ils dans un échange épistolaire. Vous savez, j’ai le recueil frère tout prêt des Regards hallucinés qui est sous l’un de mes coudes. Il en est l’opposé tout en en étant sa continuité, c’est-à-dire en enfilant le même fil mais en le laissant partir à l’autre bout du réel. Il se nomme Poésies non hallucinées et n’ai, comme pour beaucoup d’autres de mes ouvrages, aucune solution d’édition pour le moment. Mais, parlant du moment, je pense que celui-ci viendra en son temps, quand les choses seront tellement mûres, et fortes, en moi, que je ne pourrai plus faire autrement que d’en trouver un (d’éditeur)… C’est ainsi que ce sont passées les choses, toutefois plus prononcées pour les deux premiers livres (et là j’ai soudain envie de vous dévoiler que mes Regards hallucinés devaient paraître deux ans auparavant dans la collection que dirigeait Bernard Noël à ce moment : tant pis, cela n’est à vrai dire pas si grave…).

 

Je connais la poésie de Béatrice Douvre par un mini dossier qu'a publiée il y a quelques années la revue ARPA. Voix d'encre a dû publier ses poésies complètes et oui, je trouve que c'est une voix forte. Tout en ayant senti la nécessité de poursuivre ma lecture afin de mesurer si la puissance ressentie s'amplifiait encore, ou non. Beau sujet, que d'essayer de mesurer la puissance des choses... Tout Écrire le cri. Je dois continuer mon travail coûte que coûte. Par exemple, ces deux travaux sur le cri dont le deuxième serait la suite du premier essai paru et qui me reste totalement à écrire à partir de mes notes et pensées critiques réactives de cette année de clôture d’Écrire le cri. Mais cela est dur… Je n’arrive pas à me détacher de ce besoin égocentrique de la publication, cette fin de phrase me rappelant soudain la belle conversation que j’ai eue avec et chez Franck Venaille pour l’entretien que j’ai fait paraître au sein d’Europe. Connaissez-vous son œuvre, magistrale ?

 

Je m'aperçois, mais le sais depuis longtemps, que l'acte de publication est un trajet douloureux pour moi à chaque fois. J'allais dire aussi douloureux que celui de l'écriture et pourtant cette comparaison me dérange car la douleur en est bien différente, déjà dans sa temporalité : douleur qui s'étire dans le premier cas jusqu'au moment ultime — plusieurs années après à chaque fois… —, de la rencontre enfin réussie avec l'Autre, l'éditeur le lecteur l'oreille enfin trouvée, douleur de l'élaboration de l'écrit dans le deuxième, entremêlée continuellement par la joie la plus intense de la réussite pressentie de son accouchement imminent. Dans le premier cas la joie est finale après une longue période de douleur intense, dans l'autre elle est continuellement enchevêtrée à la douleur tant que tout n'est pas arrivé à un certain stade de perfection — un point, une virgule ou une majuscule ou le mot entier le vers en, telle note ne s'écoulant pas harmonieusement entre celle qui la précède et l'autre qui lui succède.

 

Bien amicalement 

 

Alain Marc

 

 

Par Alain Marc - Publié dans : correspondanSes
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Samedi 2 juillet 2005 6 02 /07 /Juil /2005 18:15

Oui, c'est vrai c'est le mot juste. Je suis restée un long moment dans l'aura de cette rencontre, je vous le dis en toute simplicité. Et je viens d'écrire un mot à Gabrielle Althen qui m'a envoyé un très beau dossier sur une jeune poète morte à 27 ans en 1994 Béatrice Douvre ; elle écrit ceci :

"Cette poésie est miracle. Non l'arrogant miracle par lequel René Char désignait superbement son poème, mais un autre, moins fondé sur l'éclat que sur la découverte d'un manque, heureux peut-être, qui serait celui d'une absence de cloisons entre l'invisible et ce qui se laisse voir. La mitoyenneté du naturel et de ce qui en grandit le sens ne cesse de s'y laisser traverser, comme si était abolie la notion de ce qui reste infranchissable". Je n'ai pu m'empêcher d'y entendre un écho, très évident, de certains de nos échanges d'hier et je lui en ai parlé au demeurant dans ma lettre !

J'ai commencé à lire, tout doucement, quelques regards : à la manière dont vous le suggérez dans un relâchement suspendu sur le fil du quotidien.

Florence

Par Florence Trocmé - Publié dans : correspondanSes
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